C’est aux premières lueurs du soleil tropical, en sautant sur un catamaran, dans le lagon immobile de Tahiti, les paupières froissées, tout juste débarqué du 747 et moins de vingt-quatre heures après avoir contemplé les lettres majuscules du panneau « Hollywood », que je me suis rendu compte que ça commençait à faire beaucoup.

Dans la catégorie « kif », on était en train d’atteindre des climax.

C’est pourtant pas le plaisir qui avait manqué depuis le début de ce tour du monde, on peut pas vraiment dire ça. C’est plutôt les moments de difficultés qu’il faudrait compter – sur les doigts de la main d’un menuisier maladroit.

On pourrait cocher, à la louche : notre parechoc de camping-car fendu en Mongolie, notre triple tentative de pénétration de la Thaïlande avant l’orgasme, le plongeon volontaire de notre drone dans un lac de cette même Thaïlande et bien-sûr notre coup d’arrêt forcé en Nouvelle-Zélande pour cause de pandémie mondiale inopinée.

Mais la plupart de ces déconvenues sont aujourd’hui plus de l’ordre de la bonne anecdote au cours d’un repas entre potes, que de l’amertume.

« Le miel et le vinaigre », je m’amusais à prophétiser en début de voyage. Force est de constater qu’on s’attendait à une plus grande dose de vinaigre. Et plutôt dans le genre vinaigre blanc, que balsamique.

Ce n’est pas qu’on avait espéré ou prévu le vinaigre (on n’avait rien prévu d’ailleurs – comme moi au début de ce texte) mais disons qu’il nous manque quelques traces de morsures de requins pour prétendre au rang de véritables aventuriers.

Bref, les pieds tanqués sur le pont éblouissant d’un catamaran, poussé par le vent d’est en direction de l’île paradisiaque de Tetiaroa, prêt à débarquer sur du sable encore plus blanc que blanc, lavé avec le nouvel Omo Micro, sur une plage aussi déserte que La Poste après 16h30, avant de barboter avec des requins pointe noire, de naviguer vers les plus belles îles de l’archipel de la Société, de couler quelques brasses avec des raies Léopard, des raies pastenague, de goûter du carpaccio de thon blanc à mourir de plaisir, du cœur d’huitre perlière à ressusciter, de hurler comme des gamins en voyant un trio de baleines faire de la natation synchronisée autour de notre bateau, de plonger à poil dans le lagon de Bora-Bora, de partir à la chasse aux raies Manta à Bora-Bora, de prononcer la phrase « Je suis sur un catamaran à Bora-Bora », de laisser le temps s’évanouir en compagnie d’une tortue marine, de s’émerveiller devant les plus beaux des massifs de coraux et mille nuances de turquoise…
…je me faisais la réflexion que j’avais une chance d’enfoiré.

« Vous avez tellement de chance » est l’une des phrases que les tourdumondistes détestent entendre. Et nous de répondre, vaguement offusqués : « C’est pas de la chance ! C’est de la volonté ! On a toujours le choix dans la vie. »

Ou un truc comme ça.
C’est pas totalement vrai, pas pour tout le monde dans le monde, du moins, mais personne ne pourra nous empêcher de penser que même si on n’avait pas eu les moyens (financiers, physiques, légaux) de voyager… On aurait inventé d’autres moyens.

On a ça dans le sang. On en est certains maintenant.
A l’heure où notre voyage est plus proche d’une fin que d’un début (du moins d’une fin de chapitre), on le sait, on le pense, on le respire, on le sent palpiter dans chacune de nos veines : cette fin ne sera que le prologue d’un nouveau voyage.

On a été trop heureux pour ranger tout ça au placard des simples souvenirs. On veut du souvenir permanent. Du souvenir à chaque inspiration.

On a vécu avec nos gosses tellement, tellement plus que ce qu’on aurait vécu dans une vie « normale ». Entre trois vacances scolaires et quelques week-ends pressés. On s’est bouffés les doigts à chaque séance d’école itinérante (le voilà notre véritable vinaigre !), mais ce n’était tout de même pas les devoirs à la maison, à 19h, après le bain, avant un dîner expédié et une histoire du soir minutée.

On a vu dans leurs yeux la soif d’avaler le monde. On les a embrassés, on les a serrés contre nos cœurs, on les a vu tisser des liens fraternels que rien ne pourra jamais dénouer.
On les a vus pousser comme des haricots magiques.

On a rencontré des vies inconnues, on s’est fait des copains, on a roulé si loin, jusqu’à l’horizon, et, de là, on a roulé encore, fenêtres grandes ouvertes. On a mangé, on a dansé, on a baisé, on a chanté si fort et si faux. On a vécu tant de choses qu’il est vain d’espérer les énumérer en une seule phrase à virgules.

On a trop aimé cette liberté, et on ne comprend pas pourquoi on devrait s’en priver à nouveau.

Ça nous amène à la question : c’est quoi le sens de la vie, hein ?
Bon, je ne vais pas y répondre ici, désolé.

Mais si cette vie est possible, alors pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on risque ?
Et si c’est impossible, on préfère le vérifier par nous-même, parce que… Nous sommes l’impossible 😊

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6 commentaires sur “Hollywood-Tahiti

  1. Merci pour ce message dans lequel on de retrouve totalement.
    J’ai vécu aujourd’hui, en ce deuxième jour d’école, une routine qu’on a eu la chance de fuir pendant un an. J’ai vu mes enfants à peine une heure ce matin et une demi-heure ce soir, qu’elle angoisse de devoir revivre ça !
    J’essaie de me convaincre qu’il y du bon aussi dans cette routine pour nos enfants…mais je garde en tête quelque part qu’on devra faire en sorte de revivre cette année fabuleuse… Promis 😜
    Une pensée à tous ceux qui réalise leurs rêves 😍

  2. Merci pour ces photos et ce texte qui me parle tant alors que nous ne sommes pas encore partis…notre départ est ds 1 mois à 4 !!!! Pour 6 mois en Polynésie dans l idée de tenter de faire les 5 archipels faute de visiter le monde cause covid . Ms ce nouveau projet m enchante et vos photos le confirment ….merci et belle continuation.

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