(J’ai toujours aimé les parenthèses. C’est rassurant comme une cabane d’enfant. Une cabane dans laquelle tout est possible (notamment parce qu’une parenthèse peut en cacher une autre (un univers à l’intérieur de l’univers (sorte d’Inception de la rhétorique (Tout ceci ne serait-il pas qu’une seule et même parenthèse ? (La toupie continue-t-elle de tourner ?) On y perd un peu ses repères) mais on finit) toujours) par en) sortir.

Oui, on finit toujours par sortir d’une parenthèse. Mais commençons par y entrer.

Nous (les humains en général ; ma famille et moi, en particulier) sommes entrés dans une parenthèse.

Au cœur de notre tour du monde, de notre voyage aux horizons infinis, nous avons décidé d’ouvrir une parenthèse plutôt que marquer un point (qui risquerait d’être final).
Une parenthèse si longue qu’on n’en distingue pas le bout, dont on n’a qu’une vague idée de divers dénouements. Mais malgré tout, on n’a pas peur.

Je n’ai pas peur.
Je suis dans ma cabane.

Dehors, il fait peut-être froid, il y a la tempête, des arbres s’effondrent avec fracas, des maisons s’envolent comme celle de Dorothy Gale, mais dans ma cabane, il fait bon. Les objets restent à leur place (si tant est qu’ils en aient une). Il y a des couvertures, des oreillers, la lumière dessine des histoires colorées à travers les murs. Et tant qu’il y aura des histoires, je n’aurai peur de rien.

Je suis un enfant. Un enfant de quarante ans, mais un enfant tout de même.

Attendez, ne vous méprenez pas : je suis aussi un adulte parfaitement formé.
Un mari, un père, un chef de famille, capable de construire des cabanes plus imprenables que Fort Knox pour protéger ses trésors les plus précieux.
Autant le dire humblement : je suis une sorte de Super-Héros.

Mais comme tout Super-Héros (et probablement comme tout mortel), je reste un enfant. J’ai des parents (même si la moitié d’entre eux n’est plus là), j’ai une enfance, et un jour pas si lointain j’ai été terrorisé dans le noir et appelé ma Maman en chialant.

Cette dernière s’éclairera sans doute en lisant ceci, car une mère est toujours ravie d’apprendre que son enfant (aussi grand, barbu ou chauve soit-il) reste son enfant.

Alors, avec mon âme d’enfant, je rêvasse.
Je ne fais pas grand-chose, tellement pas grand-chose que certains pourraient dire que je ne fais rien. Je replonge dans cette époque magique et délicieuse où la vie ne nous poussait pas dans le dos à longueur de journée, en nous intimant d’accélérer la cadence, parce qu’il y en a qui aimeraient avancer, merci !

  • Oui, mais accélérer pour aller où ?
  • Et bien là ! Devant ! Un peu plus haut ! Vous voyez bien !
  • Ça ressemble quand même vachement à là où on est en ce moment, non ?
  • Pas du tout ! On y voit beaucoup mieux de là-haut !
  • Pourtant, on a déjà une belle vue ici, non ? On pourrait s’asseoir sur ce rocher, il y a même une rivière qui…
  • Vous ne comprenez rien ! Si vous n’avancez pas, vous allez retarder tout le monde ! Et personne n’avancera jamais ! On ne peut pas se permettre de porter tous les fainéants sur notre dos mon pauvre vieux !
  • Non, mais continuez sans moi, je vais juste prendre le temps de…
  • Oui bien sûr ! Prendre le temps ! Mais grandissez un peu ! On n’a pas le temps de prendre le temps ! Le temps c’est…
  • De l’argent ?
  • Parfaitement ! Et tout le monde ne peut pas se permettre d’en perdre comme vous le faites actuellement !
  • Oh, mais, je ne perds jamais mon temps. D’abord il n’est pas à moi. Et puis quand j’en ai sous la main, je l’échange.
  • …Vous l’échangez contre quoi ?
  • Oh regardez ! Un oiseau dans l’arbre, un peu plus bas ! Je fais juste un détour pour aller voir, je vous rejoindrai plus tard !

Alors, que trouvera-t-on de l’autre côté de la parenthèse ?

Un monde semblable à celui qu’on avait quitté ? Ou un monde plus juste ? Un monde plus fou ? Plus de verdure ou bien plus de grisaille ? Est-ce qu’on travaillera plus pour regagner ce qu’on a perdu ? Est-ce qu’on travaillera plus lentement, pour gagner plus lentement ?

De notre côté particulier, on espère y trouver d’autres horizons.
Pousser le pan de la couverture et se laisser éblouir par la dorure de la mer, une main devant les paupières pour s’acclimater en douceur. Réentendre ces va-et-vient qui gonflent la poitrine. Regoûter au parfum des abeilles. Aller planter ses pieds dans le sable mouillé par l’orage.

Se prendre les mains et s’imaginer mille histoires dans cette immense cabane à l’extérieur de la cabane.
S’imaginer que dans la vie, tout est possible.
Tant qu’on n’a pas refermé l’ultime parenthèse.)

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