Nous sommes des clochards.
Voilà, les bases sont établies. Plus rien pour se cacher, on est à poil, la bistouquette à l’air, par 5 degrés Celsius, face à une foule immense qui nous désigne ostensiblement des doigts, en riant à gorges déployées.

Depuis que nous sommes partis de chez nous, le 1er juillet 2019, nous avons quitté notre domicile, et, devenant sans domicile fixe, nous en avons également adopté le mode de vie.

Nous sommes des clochards 4 étoiles, des clochards du bout du monde, des clochards sur le sable farineux, les doigts de pieds en quinte flush royale, avec un mojito sous le chapeau, mais des clochards quand même.

Ma femme – poète à ses heures perdues – vous dirait qu’elle est « légère ».
Bon, c’est une façon de voir les choses, mais moi je vous le dis, ça sent quand même un peu le carton mouillé dans un hall d’immeuble.

On va rentrer dans le détail, parce que vous n’attendez que ça, bande de voyeurs.

Déjà, notre garde-robe en a pris un sérieux coup dans la manche. On avait les placards remplis façon Tour de Pise, avec des fringues oubliées depuis des générations, des vêtements achetées à des prix indécents et portés deux fois – en comptant l’essayage – des trucs trop petits, des trucs trop grands, des trucs trop moches. Mais le tout gardé quand même.

Bon bah, tout ça, hop ! disparu.

Pour la plupart dans un vide grenier, vendu à des prix indécents, et le reste jeté dans un garage – loué à prix indécent (vous allez vite le comprendre, tout est indécent dans cette histoire).
Mais au moins, hors de vue.

On a pris chacun notre essentiel, et fourré dans le camping-car. On a bien fait notre boulot, parce qu’il restait de la place.
Quelques mois plus tard, on a laissé notre camping-car pour partir en sac à dos. On a donc repris notre essentiel, pour le ré-essentialiser.
Arrivés en Nouvelle-Zélande, on a loué un van (à prix… oui, vous avez compris), et fourré l’essentiel de l’essentiel dedans.

Et là, force est de constater, qu’il ne reste plus beaucoup d’espaces vides.
L’essentiel est devenu l’essence.
Juste ce qu’il nous faut, le fioul nécessaire. Chaque vêtement a son utilité, chaque vêtement est porté. Chaque vêtement a une vie. Pas juste un nom au générique de fin.

Passons maintenant au gel douche.

Bon, déjà, on en a plus.
On a du savon de Marseille, et ça sert à peu près à tout (même à caler un meuble… si on en avait).

Et on se savonne avec.
De temps en temps.

Si, si, ça arrive ! Tenez la dernière fois, c’était quoi… ? Attendez, là, on est mercredi ? Le combien, le 18 ? Enfin, oui, c’est arrivé y a pas longtemps, là forcément vous me prenez au dépourvu, donc je peux pas dire, mais je suis affirmatif, le savon on s’en sert !

Parce que c’est pour quoi faire le savon à la base ?
Pour se laver quand on est sale, non ?
Et bien nous, on est pas sale. Non, on a arrêté ces conneries, ça prend trop de temps. Nous, on reste propre. Mais juste, on se sert plus du savon. Enfin plus trop quoi, vous m’avez compris. On plonge à l’envie dans des mers, des lacs, des rivières, et quand le vent tourne, et que les mouches commencent à en faire de même, on saisit le message au vol (et les mouches, si possible), et on cherche une mouche… Une douche, pardon.

Oui, parce que dans notre van en Nouvelle-Zélande, la douche était en option. Une option… indécente, si vous voyez ce que je veux dire.
Du coup on a laissé l’option sur le papier, et la douche dans les campings.

Sauf que le camping en Nouvelle-Zélande est également indécent – comme à peu près toute chose dans ce pays… De l’indécence à 70 dollars la nuit si vous voyez ce que je veux dire. Convertis au taux actuel en euros, je retiens 2 et j’ajoute 3, ça tombe à 40 euros… mais ça reste assez vulgaire.

Alors, comme on n’aime pas trop la vulgarité, on préfère trouver des campings gratos. Y en a quelques-uns… Si, si, là ! caché derrière la haie, regardez bien, tout au fond du village. Ou sur ce parking, là, les deux places goudronnées serrées l’une contre l’autre. Et bien ça, c’est une camping gratuit ! Oui je sais, on dirait pas comme ça, mais une fois les présentations faites on se rend mieux compte.

Mais, dans les campings gratuits, y a rarement une douche. Alors, il faut la chercher ailleurs. Et quand on l’a trouvée, on a tellement cherché longtemps, que la douche est devenue obligation. Et, bien souvent, l’obligation est froide. Pour en avoir une chaude, il faut retomber dans la vulgarité, et pas de ça chez nous, ah non !

On peut aussi utiliser un tuyau, dans le froid, sur un bout de trottoir, après avoir vidangé le van, en se shampouinant vite fait avec des aller-retours du regard, au cas où les flics décideraient de nous embarquer pour exhibitionnisme.

Bon soyons honnête, ce genre de situation arrive rarement.
Mais quand ça arrive, on pense au titre de cet article.

Ah non, pardon ! Parce que le titre de cet article au départ, ça devait être « Les clochards ».
Mais au final, c’est devenu « Le concept de la tache propre ».

Alors, la tache propre, c’est quoi ?
Et bien, c’est un concept familier du clochard-voyageur.

En fait, ta garde-robe portable, comme tu n’as pas de machine à laver, tu l’emportes de laverie en laverie. Et entre chaque laverie, tu prends soin de salir un maximum ton tissu.

Et le tissu vraiment sale, la laverie, elle ne sait pas quoi en faire.
Elle est de bonne volonté, mais elle ne fonctionne pas avec des machines ordinaires et domestiques qui ronronnent une fois par semaine, avec la dose familiale de Zara et H&M.
La laverie, elle tourne 24 heures sur 24, elle secoue du t-shirt de backpacker, du slip d’irlandais, de la chaussette d’allemand (celle avec la marque de poussière sur les sandalettes).

Et au bout d’un moment, qu’est-ce qu’elle fait la laverie ? Un joli massage à ta garde-robe, une jolie trempette, une petite parfumerie au Lotus Marin des Montagnes… Mais les taches, elle les laisse là où elles sont.

Sauf que ça devient des taches propres.
Et ta meilleure excuse, chaque fois que tu penses être devenu un clochard.

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3 commentaires sur “Le concept de la tache propre

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